Qui êtes-vous ?

Une frenchie à la découverte de l'autre bout du monde, partie voir là-bas si j'y étais.

dimanche 24 mars 2013

La grande (dés)illusion

Photos ici pour cause de connexion lente.

Depuis que Jez m’a fait découvrir la permaculture, j’ai essayé de centrer mes demandes de wwoofing autour de ce concept. Alors quand Zaia et Tom Kendall ont accepté ma requête, j’étais folle d’excitation. Tom, étudiant de Geoff Lawton, designer majeur du mouvement, a monté l’antenne pour la Sunshine Coast du PRI (Permaculture Research Institute), situé lui au nord de la Nouvelle Galles du Sud. Si Geoff est assez inapprochable du fait de sa célébrité, Tom reste encore relativement facile d’accès, même s’il choisit soigneusement ses wwoofers. Je suis donc arrivée à Kin Kin avec beaucoup d’attentes et une phrase tournant en boucle dans ma tête « Je vais wwoofer avec Tom Kendall quoi ! ».

La réalité va piquer. 
Tom vient juste de donner un certificat intensif de deux semaines avec un groupe de très jeunes étudiants et lui et Zaia sont complètement épuisés. A mon arrivée, Tom me montre où je peux parquer mon van, et m’explique rapidement comment allumer un feu pour chauffer l’eau de la douche. Puis il me colle un balai dans les mains, me demande de bien vouloir nettoyer « l’espace volontaires » (bus/salon, cuisine et salle à manger) et me laisse en plan, rendez-vous à 6h pour le dîner. Pas d’autre contact avant le repas, qu’ils prennent au lance-pierre sans me poser la moindre question sur moi ni même vraiment m’adresser la parole, avant de retourner dans leur maison, en me disant que le petit déjeuner est à 6h45. Heu. Ok…

Le lendemain matin ressemble en tous points à ces premiers moments puisque je suis chargée de nettoyer l’espace d’apprentissage et les petites cabines où les étudiants ont logés. Ah, donc il y a des chambrettes sympa avec lit. Oui, mais moi il est prévu que je dorme dans mon van. Et encore, ça pourrait être pire, j’ai un véhicule muni d’un lit, je n’ai pas à dormir en tente. L’espace étude est jonché de tasses, comme si trente personnes avaient pris le café ici, ou qu’une dizaine avait systématiquement déposé leurs tasses n’importe où sans se soucier de les laver. Il y a du bordel partout, la salle de bain est dans un état abominable, les sols moquettés, vu que nous sommes en extérieurs, méritent un bon balayage… 

Heureusement, assez rapidement arrive Iris, une des volontaires longue durée de l’endroit, qui me file un coup de main sur le ménage, et sera ma boussole pour les jours à venir. Car la situation est la suivante : après la session intense d’enseignement, Tom est maintenant focalisé sur le fait de finir (enfin) la salle de bain qu’il devait construire depuis des années. Zaia quant à elle a sa musique, l’administratif, la cuisine et le reste de ses activités pour l’occuper. Brad, le second volontaire longue durée nous rejoint le mardi après-midi et le reste de la semaine se passe pour moi à suivre Iris, essayer d’apprendre des choses et de me rendre utile, tout en hallucinant sur le fait que Tom ne m’adresse jamais directement la parole, et que la seule fois ou Zaia le fait, c’est pour me demander si ça va, et de ne pas hésiter à lui dire si il y a un problème. Oui, il y a un problème. Je bosse 8 à 10h par jour, sous la direction d’une volontaire qui s’est elle-même formée, sans être vraiment logée, sans non plus être vraiment nourrie, car si les trois repas par jours sont assurés, les pauses de 10h et 16h qui devaient l’être également n’ont jamais pointé leur nez, ils ne m’adressent jamais la parole, arrivent pour le repas et repartent aussi sec dans leur maison, ce qui limite grandement les conversations et je commence à me sentir à la fois exploitée et prise pour une conne. Sans compter que je n’apprends pas vraiment grand-chose, surtout que je ne peux même pas compter sur la simple discussion pour piller leurs cerveaux. 

Pour rajouter du gris dans le tableau, mon anniversaire approche à grands pas et vu qu’ils ont décidé de prendre un weekend de repos et qu’Iris doit retourner au boulot de façon imprévue, je vais me retrouver coincée ici, toute seule avec Brad qui n’est pas vraiment le plus joyeux des compagnons. Un exemple ? Alors que je lui demandais s’il allait bien, lui trouvant l’air contrarié, il m’avait répondu « oh non, j’ai toujours l’air misérable »… Et pour sûr il a l’air misérable, n’ayant pas non plus trouvé ici ce qu’il cherchait, plus intéressé qu’il est par le jardinage urbain mais un peu coincé par absence de revenus et de perspectives, et s’étant englué dans le processus de payer sa formation en permaculture par le volontariat ici. Je sens que ça va être un super weekend. J’ai envie de fuir, de trouver ailleurs ou aller, je suis furieuse contre eux de ne pas bosser avec nous, de nous avoir laissé nettoyer après les étudiants, de ne pas mettre un pied dans le jardin à part pour récolter de quoi faire une salade… Plus le fait qu’il commence à pleuvoir des cordes, ce qui réduit grandement notre capacité à abattre un peu de boulot.

L'un dans l'autre, les deux seules bonnes nouvelles de la semaine sont que j'ai appris à allumer un feu pour chauffer l'eau de notre douche et qu'un petit veau est né à la ferme. Miracle de la vie que ce petit animal qui se met tout de suite sur ses pattes et tête...

Mais deux choses surviennent :
-          Alors que nous sommes allés au rendez-vous de Seed Savers à Pomona avec Iris et Brad (dont la démotivation est aussi grande que la mienne), Joan et Line, que j’ai rencontrées à Bellbunya, sont aussi présentes, ainsi que Carolyne, qui se promène dans les rues avec sa puce Evelyne. Ni une ni deux, je leur dis que je me sens atrocement seule et que je voudrais fêter mon anniversaire avec elles. Si elles peuvent faire passer le message à la communauté, j’aimerais bien retrouver ceux qui veulent venir au marché de Noosa, pour un gros petit déjeuner festif.

-          Inquiète à l’idée que Tom essaye de me placer en charge du jardin au départ d’iris (après tout on m’a déjà fait le coup à Bellbunya) je rentre dans le vif du sujet et lui demande s’il travaillera avec nous la semaine prochaine. Il reconnait alors s’être beaucoup appuyé sur Iris cette semaine et m’assure que oui, la semaine suivante nous travaillerons ensemble, sans faute.

Le weekend de mon anniversaire arrive, illuminé le samedi par un workshop sur le jardinage en petit espace, un chai bien chaud au Shared, bar alternatif et galerie d’expo, un déjeuner bio et bon et une balade sur la plage de Peregian Beach, où je découvre un petit coin de nature sauvage qui ressemble à un jardin d’Eden, primitif et hors du temps. 
Le dimanche, je retrouve au marché Joan, Brett et Line, pour un mix petit déjeuner/lunch où se croisent spécialités asiatiques, pains au chocolat, saucisson et gâteau sans gluten chocolat-mandarine. Vers midi il est temps pour moi de retourner à Kin Kin, car Tom et Zaia ne devraient pas tarder. 
Ils n’arrivent finalement que bien plus tard, après que nous nous soyons occupés des animaux avec Brad et nous annoncent que vus qu’ils sont crevés de leur weekend de repos, ils ne mangeront pas avec nous. Brad et moi on engloutira en silence le repas, le couronnant d’une part de gâteau au chocolat que Zaia avait cuit en avance et congelé, puis il ira se coucher. 
Il est 8h00 du soir, je suis toute seule dans l’espace étudiant, ouvert à tous les vents, bouffée par les moustiques, et la connexion internet ne va pas tarder à être coupée par le couvre-feu strict du soir (17h-21h pour l’accès internet). 
Bon anniversaire à moi.

retour chez Tania

Entre la fin de mon passage éclair chez Liz et le début de mon wwoofing suivant je me crashe 6 jours chez Tania, à ne pas faire grand chose, ce qui est un bon relaxant après Liz et une bonne avance prise sur la masse de travail qui m'attend ensuite chez Tom. Le climax de ma semaine sera le marché d'Eumundi, haut en couleur, où nous iront ensemble.
Les photos sont ici

jeudi 21 mars 2013

5 jours en Permaculture

La première fois que j'ai vu le jardin de Liz Hanson, je wwoofais chez Tania, sa voisine, et, Liz n'étant pas là, nous passions juste ramasser les oeufs et récolter le trop plein de légumes. A la seconde où j'ai vu le jardin, j'ai demandé à Tania s'ils prenaient des wwoofers. Si a l'oeil inaverti l'endrit à l'air d'un bordel indescriptible, ce que j'avais pu engranger comme informations jusqu'ici m'a fait le voir pour ce qu'il est : une jungle incroyablement productive et organisée, au design pensé dans ses moindres détails, incluant des plantes support et compagnes pour optimiser les récoltes et le travail.

Le long du sentier qui mène à la maison,
des aromatiques et des fruits de tout cotés
Encore un n'arbr-à-nanas!

Autour des jardins potagers surelevés en cuves, consoude et arrowroot,
des plantes supports aux multiples usages
Herbes aromatiques, herbes à tisanes, végétaux à salade...

Les deux pieds dans le pinto peanut, une plantule résistante qui sert de couverture végétale
et empêche les mauvaises herbes de pousser 

Tania essayant de trouver les tomates cerises
Les jardins débordent, pas une mauvaise herbe, il n'y a pas la place.


Les fraises cascadent hors de leur cuve

Les poules fourragent tranquillement
Une toute petite partie de la récolte quotidienne de concombres



Et encore, c'est une petite.
Tania me prévient que la motivation de Liz à prendre des wwofers est moindre qu'elle n'a pu l'être au tout début, 25 ans plus tôt, quand elle a commencé à nourrir sa famille de 5 avec le produit de son jardin. Mais avec son soutien, le temps de mon séjour à Bellbunya, Liz est revenue de son voyage et suffisamment réinstallée chez elle pour accepter de m'héberger quatre jours. Pas plus, pas moins.

Dès mon arrivée, elle m'accueille avec effusion et m'installe dans ma chambre, avec un immense lit deux places, une penderie et une commode (luxe) et même une salle de bain privative, que je ne partagerais qu'avec son fils, le temps du weekend (grand luxe!). On commence alors une discussion à bâtons rompus qui ne s’interrompra quasi pas des 5 jours que je passerais avec elle, car oui, j'arrive à grappiller une journée supplémentaire.

Liz est compétente, sûre d'elle, fait pousser ses légumes depuis 25 ans, et sur cette propriété en particulier depuis 18. Elle a élevé des poules, des cochons, des abeilles, des vaches laitières et 3 garçons. Autant dire qu'elle connaît son affaire. C'est aussi une vrai pipelette, férocement athé et pour la tolérance religieuse et culturelle, fortement convaincue d'avoir parfaitement raison, tout le temps. J'apprend très vite à laisser couler et à ne pas la contredire, sentant bien que l'argumentation est vaine et qu'elle ne vaut surtout pas la peine, au regard de tout ce que je peux apprendre à simplement échanger avec elle ou lui poser une question sur ses pratiques agricoles. J'en ai parfois la tête qui tourne, tant elle n'arrête pas, mais je note, absorbe, englouti et me réjoui de cette manne, après la diète intellectuelle de ces dernières semaines.

Vu que la saison humide commence, il n'y a pas grand chose de concret à faire au jardin, mais nous le préparons pour la prochaine belle saison, ce qui implique d'arracher tous les plants mourants, de les rendre au sol en les découpants en morceaux facilement putréfiables, de recouvrir le tout de plantes supports, de fumier de poule (frais, à contrario de tout ce que j'ai pu lire), puis d'une mélange de feuilles ratissées alentour. Pas de compost ici, Liz ne croit pas en sa nécessité. En tout cas, pas pour SON terrain, SON climat. Elle ait ça depuis des années, avec des rendements délirants et des plantes parfaitement saines, alors je ne questionne rien et note, encore et encore.



Les arrowroots, décimées à grands coups de sécateurs pour venir enrichir les jardins,
et qui repousseront comme si de rien d'ici 3 semaines.

Dans le même temps, je lis certains de ses livres sur l'art d'élever des vaches laitières, apprend à faire une crème hydratante avec des ingrédients naturels (à mooooiii les cosmétiques maisons!), à faire des pâtes, du porridge, un crumble à se rouler par terre. On boit des thés à la menthe poivrée qui sors tout juste du jardin, on mange les produits frais qu'on vient de récolter et dont on se fait de superbes repas, on parle on parle on parle...

Cinq jours donc de profusion à tous les niveaux, où je découvre aussi qu'on peut parfaitement faire pousser sa nourriture et avoir une maison tout à fait moderne et design, avec piscine s'il vous plait, autour de laquelle pousse toute sorte de nourriture :








On ne perd pas d'espace, autour de la piscine,
les aromatiques et les légumes alternent avec les ornementales


Liz m'emmène également au marché de producteurs de Noosa, (les photos sont ), où nous passons bien deux heures à déambuler, les bras chargés de produits magnifiques, entre des stands de nourriture exclusivement qui font tous monter l'eau à la bouche. Miracle, j'y trouve un stand de nourriture française faisant des pains au chocolat comme-à-Paris et surtout, surtouuuutttt... du saucisson. Joie, exaltation des papilles... Liz en prend un aussi, pour tester.

Au final, ces 5 jours incroyablement intenses et au spectre d'apprentissage très large vont également complètement retourner certaines de mes conceptions agriculturales, tirées des livres que j'avais pu lire et de mes précédentes rencontre. Pour épuisante, cette expérience a également été grisante et l'envie d'y retourner à la bonne saison ne me lâchera plus.

mardi 19 mars 2013

Bellbunya 2- jardinage extrême

Ce post se lit en parallèle du précédent sur la vie dans la communauté.


Assez vite, je m’aperçois de trois choses :
-        -   la méthode de jardinage qui est employée ici, bien que bio, est tout sauf « soutenable », s’appuyant principalement sur des apports de fertilisants, paille et terreau extérieurs, ce qui me fait tiquer car c’est l’inverse que je cherche à apprendre.
-         -  Je ne m’entends pas avec Karl, le jardinier. Ce n’est pas qu’on ne s’entend pas « bien », juste qu’il ne communique pas. Du tout. Que quand il veut que tu fasses quelque chose il parle toujours pas ellipses ou suggestions, ne donne pas de réponses claires à mes questions… Du coup j’arrête assez vite d’en poser et ronge mon frein.
-        -   Joan, et la communauté dans son ensemble du coup, compte sur moi pour m’occuper du jardin pendant que Karl va prendre deux semaines pour aller voir ailleurs s’il ne s’y sentirait pas mieux. Deux semaines qui commencent mardi prochain. Oui, on est vendredi. Voilà. Je n’y connais rien en jardin potager ? C’est pas grave, je suis là depuis deux jours et il m’en reste trois pour comprendre comment marche ce jardin-là, maitriser son fonctionnement et poursuivre les plantations, afin qu’on puisse continuer à nourrir correctement la moyenne de 20-25 personnes qui vit ici en permanence. Timing parfait, effectivement.

Mes premières réactions, de panique et de colère, font assez rapidement place à une sorte de griserie à me dire « youhouuuu, je suis la responsable du jaaaardiiinnnn, je peux faire ce que je veuuuxxxx ! ». Pendant les trois jours qu’il nous reste ensemble, je bombarde Karl de questions sur ce qu’il faut faire, les fréquences d’arrosage (ici c’est sécheresse depuis 6 mois, arroser est LA tâche vitale) ; que planter ensuite ? où ? quels plants peuvent être arrachés ? qu’est ce qui doit être récolté ? quand ? Je note, note, note et quand il part, je suis fin prête. Et ce jour là… il pleut ! Premier jour de la saison des pluies. AHAH. Mais ça ne reste qu’une petite pluie, alors on arrose tout de même et on commence les gros chantiers que Karl m’a confié et que, étrangement, il n’a pas jugé bon de commencer pendant qu’on était trois au jardin. Se débarrasser de toutes les vignes de citrouilles après avoir récolté les fruits, aérer le sol à la fourche, l’amender, le recouvrir de paille fraîche, faire de même avec les courgettes… cette journée sera longue.

Le lendemain, il pleut comme vache qui pisse. Donc pour arroser hein, bah ça devrait aller. Par contre, vu la quantité de flotte qui tombe, on me signale que les tomates risquent de gonfler et de se fendre, donc que ce serait une bonne idée de les ramasser. Même les vertes ? Personne ne sait, je fais deux à trois fois le tour des personnes qui potentiellement seraient à même de me répondre, personne ne veut prendre de décision, je finis par passer tout de même plusieurs heures au jardin, plusieurs jours de suite, avec les filles, à récolter des saladiers pour 20 personnes de tomates, de poivrons presque mûrs, de concombres, tout ce qui est potentiellement mangeable ou murissable en intérieur.

Je me bats pour comprendre ce que la responsable de l’organisation cuisine veut que je fasse de ces satanées tomates vertes, qui doivent être laissées à la lumière. « Oui mais pas ici parce que c’est à portée des enfants, pas là parce que les cafards peuvent les trouver, pas là parce que c’est dans le noir. Oh ben je sais pas alors ». Moi non plus je ne sais pas Rose, et je veux bien les mettre où tu veux les tomates, mais tu me trouves un endroit. Point.

Je ressors dans la tempête, car le vent s’est levé et j’essaye de tuteurer et de soutenir les plants, les arbustes, avec le peu de tuteurs qu’on a de disponibles. Trempée jusqu’aux os, les filles pas bien plus vaillantes que moi, même si elles ne subissent ça que 3h par jour, j’essaye de maintenir le jardin contre le changement de saison. Bataille perdue d’avance.

Après 5 jours de pluie diluvienne, le ciel s’éclaircit enfin et un tour dans le jardin me ravage complètement le moral. Les haricots ont été brûlés par le vent, le maïs tout entier est par terre, ainsi que les artichauts de jérusalem, les plants de tomates ont été secoués jusqu’à casser, tout comme les poivrons. Les courgettes, courges, melons et concombres pourrissent sur pieds. Les passages sont défoncés, certains lits de semences se sont effondrés.  Ça sent la mort dans le jardin, la pourriture en progrès, les insectes ravageurs sont partout, des tâches de maladies émaillent les feuilles… J’en pleurerais.

Sous le soleil revenu, grâce à Karston, qui semble être le seul à comprendre l’importance du jardin pour nourrir la communauté et arrête de rénover la maison principale pour me tailler des dizaines de tuteurs, j’entreprends patiemment de remonter ce qui peut l’être. Je taille les tomates, arrache les courgettes, ébranche les poivrons, ramasse le basilic, collecte ce qui peut être mangeable, jette aux poules ou au compost ce qui est pourrissant, remonte les papayers, le maïs, le tout en leur parlant, comme à de petits enfants qui auraient eu une grosse frayeur, et en leur disant qu’on va bien prendre soin d’eux, que ça va aller, qu’ils vont s’en sortir. Je ne sais pas d’où me viennent ces mots et ces sons d’apaisement, mais je laisse couler, ça me fait surtout du bien à moi, d’extérioriser, de me sentir utile. Avec l’aide de Stefanie, qui est bien plus costaude que moi, on soutient les bananiers, dont deux ont craqué sous le poids de leur régime secoué par la tempête et doivent être abattus à la machette… Seuls les oignons nouveaux, les pieds encore dans l’eau, semblent contents comme jamais. Eux qui avaient l’air de peiner quand on ne faisait que les arroser deux fois par semaine. Je fais de mon mieux, avec mes faibles connaissances, espérant faire ce qu’il faut, et que Karl saura gérer la suite quand il reviendra. Chris, Line, Karston, Stéfanie, Brett, qui voient mon désarroi et à quel point je prends tout ça à cœur, tâchent de me remonter le moral, mais ça reste un coup dur. Même si je découvrirais plus tard auprès d’autres hôte que, lors de cette même tempête, ils ont perdu la quasi-totalité de leurs plantes. Au final, ce sera une leçon en soi : lorsque vient le changement de saison, il faut savoir lâcher prise et accepter de perdre les derniers légumes de la saison sèche.

Bellbunya 1 - L'approche de la communauté

Du fait de la double dimension de ce que j'ai vécu à Bellbunya, ce post et le suivant ont été vécus en parallèle. Et comme la connexion internet ici est plutôt légère, vous trouverez les photos ici.


Quand j’ai envoyé ma flopée de demande, début janvier, Joan, de Bellbunya Community, a été la deuxième à me répondre, en me disant qu’ils avaient une disponibilité pour un volontaire temps plein (6h par jour) au jardin à partir du 16 janvier, ce qui me convenait parfaitement. Timing parfait, une fois encore (à ce moment, je n’ai toujours pas appris à me méfier du « timing parfait » ^^). J’arrive donc comme une fleur en début d’après-midi, sans bien trop savoir où aller car il y a un certain nombre de bâtiments. Je hèle un homme travaillant à reconstruire l’un d’eux, et il me mène jusqu’à Joan. Visite des lieux, découverte de la salle à manger, de la cuisine commune et de son lot de règles et de tours de vaisselle et cuisine, du « café internet » (une pièce avec un modem et trois câbles ethernet), de la chambre que je partagerais (mais qui possède, luxe, sa propre salle de bain et ses toilettes) dans le bâtiment commun… Et en parallèle, présentation à toutes les personnes que nous croisons, membres ou volontaires comme moi, qui, toutes sans exception, buttent sur mon prénom, pendant que j’essaye désespérément de stocker toutes ces informations dans ma mémoire. Un peu étourdie, je transfère mes affaires dans ma chambre, m’installe, vais faire un tour du jardin, et très vite il est déjà l’heure du dîner. Ici on mange à 18h30, comme les poules, qu’il faut d’ailleurs enfermer avant le dîner.

Part importante de la vie de la communauté, le diner n’est pas optionnel. De toute façon, la plupart des membres de la communauté n’ont pas de cuisine (ni de salle de bain d’ailleurs) et ne « possèdent » guère que leur chambre. Une cloche 15 minutes avant, pour annoncer que c’est bientôt près, une seconde, accompagnée du pouet pouet d’une trompe de voiture, au moment où on va servir. La cuisine étant centrale, les habitants affluent de tous les points alentours et se retrouvent dans la grande pièce où le dîner est servi, pour un moment tous ensemble. Chacun donne la main à ses voisins, la droite au-dessus, la gauche en dessous, et, suivant les volontaires chargés de cuisiner, on ferme les yeux et on respire profondément, on chante une des chansons favorites de la communauté, on prend un moment pour réfléchir à ce pour quoi on est reconnaissant aujourd’hui, ce qui a illuminé notre journée... Un « Ommm » collectif, et puis petites annonces, s’il y a. Ce soir-là, c’est ma présentation, et les adieux à Marie, que je remplace au jardin. Un tour de prénom, pour que chacun se présente, et je suis poussée vers les plats « les derniers arrivés se servent en premier ! ». Un peu mal à l’aise, je m’exécute et vais m’installer à une des deux longues tables, sans trop bien savoir où me mettre. Les trois ou quatre personnes suivantes s’installent à l’autre, à part. Mince, est-ce que j’ai fait une erreur ? Et puis finalement certains s’attablent avec moi, chacun commence à manger et les discussions s’enclenchent. A la fin du repas, chacun disparait dans son coin et, un peu déboussolée encore, je rejoins ma chambre. Je commence à 6h demain matin, il est 20h, le soleil est couché depuis 1h30 et je suis claquée. Bon ben… au lit alors. Heureusement, les autres soirs, ce sera plutôt jeux de cartes jusqu’à des 22h, méditation guidée par Carolyne, ou discussions avec les autres wwoofers et certains des membres.

Rapidement un rythme s’installe. Levé tôt, de plus en plus tôt même, pour pouvoir travailler un peu plus de deux heures avant d’être terrassée de chaleur (vers 8h du matin… les joies de l’exposition plein Est), j’entraîne bientôt dans mon rythme les filles qui bossent comme volontaire temps partiel avec moi au jardin : Line et Stefanie, puis Isobel. Toujours la première au jardin, un thé à la main, je profite des premières lueurs du soleil et me sens spéciale, face à ce paysage incroyable qui émerge doucement des brumes matinales comme j’émerge de celles du sommeil. Pour quelques instants je suis une reine contemplant son royaume. Puis commence une des parties peu agréables du travail : la patrouille insectes. Gants de chirurgien sur les mains, je récolte les insectes prédateurs sur les différentes plantes, et les écrase, entre les doigts ou sous mes chaussures. C’est ce qu’on appelle du contrôle biologique, pas d’insecticide, juste de l’extermination manuelle… En faisant le tour des cultures, je suis censée déterminer lesquelles ont besoin d’eau et les indiquer à mes camarades, qui se chargeront de commencer l’arrosage. L’autre avantage de commencer si tôt c’est que je peux sans culpabilité arrêter à 10h pour reprendre à 15, quand le soleil est passé de l’autre côté de la colline et que la chaleur tombe. Il y a largement de quoi faire et je ne m’ennuie pas, passant mes heures libres à siester, lire un peu plus sur la permaculture et papoter avec les membres et volontaires. Avec tant de personnes (une vingtaine en permanence), il y a toujours quelqu’un dispo pour discuter.

Les jours s’écoulent doucement, je m’attache à cet endroit, à ces gens, je me fais des amis et refait le monde avec Fabio, l’italien arrivé en Australie il y a 6 mois sans parler un mot d’anglais, Line, la suédoise, venue ici pour une étude sociologique sur les communautés, Stefanie, l’allemande, 22 ans, 2 ans de voyage derrière elle et de retour à Bellbunya ou elle partage la même chambre que moi et passe ses dernières semaines avant le retour au pays, dans le froid hiver germanique, Isobel, la New Yorkaise, a sa place ici comme un chat de race au milieu de chats de gouttière, venue au départ pour 2 semaines sur ces 4 d’Australie et qu’on poussera gentiment à voyager et profiter, plutôt que de « perdre son temps de visite » ici, à wwoofer. Et puis Joan, minée lentement par l’ostéoporose, Brett, qui a gardé son accent américain en quittant Hawaï et s’est installé ici dans une minuscule chambrette de terre-paille où il se consacre à l’étude du massage, après avoir possédé une immense baraque avec « tout le confort moderne », Karston et Karston, qui viennent tous deux du Danemark, ne se connaissaient pas, et ont décidés, chacun de leur côté, d’intégrer cette communauté, l’un pour en construire les bâtiments, l’autre pour en bâtir la dynamique, Chris, soigneur, d’humains et de poules, attrapeur de python, qui me prendra dans ses bras pour me dire tout doucement « tu as fait tout ce que tu pouvais » quand la tempête ravagera le jardin, Jade, insaisissable elfe, masseuse à la douce lumière, qui est si difficile d’accès et si fascinante… d’autres encore.

Si mon scepticisme à l’égard des communautés n’a pas complètement disparu, faire partie de la vie de celle-ci, toute jeune encore, et rencontrer toutes ces belles personnes m’a secouée très profondément. C’est une famille qui vit ici, avec ses membres boiteux, ceux avec qui il est plus difficile de s’entendre, ces décisions qui doivent être consensuelles et qui prennent pour cela des heures et des semaines de discussion. Bien sûr, la communauté est dans son enfance (4 ans qu’elle est créée) et n’est pas encore fonctionnelle telle quelle. Elle se cherche encore, cherche le pourquoi de ce vivre ensemble, l’intention derrière ça. Bien sur le poids de la dette à rembourser pour l’achat de ce lieu avec toutes ces infrastructures pèse beaucoup sur la tranquillité des esprits et fait prendre aux membres de mauvaises décisions en termes de recrutement de nouveaux habitants et de gestion des wwoofers (trop de volontaires, qui doivent soit payer 10€ pour leur logement et nourriture malgré 3h de boulot quotidienne, soit travailler, comme moi, 6h par jour). Et puis leur manque d’implication au jardin, qui pourtant les nourrit jour après jour, me sidère. Mais même s’ils se cherchent encore, ces gens rayonnent. Ils s’ouvrent à vous et vous remplissent d’amour, il y a toujours quelqu’un pour vous demander ce que vous avez fait de votre journée, si tout va bien, et pour vous écouter, vous écouter vraiment.

Alors à mon dernier repas du soir, je fais un tour du cercle de toutes ces belles personnes et les remercie de ces deux semaines où j’ai, simplement, été heureuse, malgré le temps et les soucis au jardin. Je leur dit aussi que je regrette de ne pas avoir eu le temps de parler, de me connecter à certains d’entre eux, et puis nous rompons le cercle, pour un dîner qui sera bien morose. Stefanie quitte la table à peine son assiette finie et je la retrouve effondrée sur un canapé, les yeux brillants de larmes. Je prends dans mes bras cette grande saucisse d’1m80 et elle pleure contre mon épaule, tandis que je lui caresse les cheveux et lui assure, comme je l’ai dit à tant d’entre vous, que je ne disparais pas, que je continue juste mon voyage, que j’en ai besoin, mais que ça ne change rien au fait que nous sommes amies, et qu’il ne tient qu’à nous de faire vivre cette amitié.

C’est la gorge serrée d’émotion que je me dirige vers mon van, même si je ne regrette pas de partir car en termes de jardinage pur, je n’apprends pas assez ici. Et puis j’ai une belle opportunité qui m’attend, une des pionnières de la permaculture a accepté de me faire travailler quelques jours…

mardi 5 mars 2013

Chez Tania

Entre la plage et Cooroy, je zig et je zag. Flânant, nez au vent, je prends le temps de regarder le paysage, de monter une bonne petite côte sur dirt road avec mon fidèle compagnon à 4 roues, au bout de laquelle je découvre un superbe point de vue sur les environs. C'est dit, ce sera mon spot de déjeuner et de sieste. Je ne suis pas pressée d'arriver, Tania ne m'attend qu'en milieu d'après-midi. Un bouquin pioché parmi les livres laissés par le précédent propriétaire dans le van, et je me coule sur mon tapis de sol, à l'ombre d'un grand arbre, jouant à cache-cache avec le soleil. "Further along the road less traveled" m’emmène sur le terrain passionnant de "l'apprendre à grandir" et rapidement les pages me happent. Une heure, deux heures, trois heures passent peut-être, entre somnolence et feuilletage, avant que je ne me décide à reprendre mon chemin.




J'ai fait confiance à la chance (et à mon GPS) et je file vers Cooroy, où j'entends bien trouver une carte des rues et localiser celle qui m'intéresse. Sans succès. Je demande mon chemin à un marchand de 4 saisons, et avant que j'ai pu comprendre comment on en était arrivé là le gérant laisse d'une main un message à mon hôte pour la prévenir tout en regardant de l'autre l'itinéraire sur Google map. Serviables ces australiens, décidément. Nantie de ses explications censées, je reprend la route, et décide bêtement de suivre tout de même mon GPS. Me reperds. Appelle chez Tania, qui cette fois réponds. On ne se comprend pas, elle m'emberlificote de ses explications, je repart dans la même direction, hésite, soupire, fait demi-tour un peu sèchement, me fait klaxonner, revient sur mes traces et décide de suivre les explications du marchand, enfin! (j'en vois un qui rigole dans le fond...) C'était pourtant simple car me voilà bientôt sur la bonne route, une côte, une descente, un bouquet de bambou, ça doit être là!

Je pose mon van près de la grange, comme prévu, et me dirige vers la maison, plus à l'intérieur de la propriété, où je réveille mon hôte. Oups. Tania s'avère être une charmante vieille dame de 76 ans, un peu dure de la feuille, auprès de laquelle je vais passer trois jours très sympas, à ne pas beaucoup travailler, bien manger et visiter Cooroy. Elle me loge dans sa grange, dans une sorte de studio séparé de la partie outillage par un rideau, avec toilettes à compost extérieurs et douche extérieure aussi. Autrement dit, je me lave en regardant la nature autour de moi ^^

Mon petit chez moi

Les "facilités"
Et la vue côté intérieur

Mon séjour chez Tania, pour bref, est très agréable. Sa maison et sa propriété sont juste incroyables. Designées par un des penseurs de la permaculture, elles sont toutes les deux fortement efficientes en termes de productivité, résilience, faible en consommation électrique... Et accessoirement sublimes. La maison, pour petite (une seule pièce de large et trois d'affilée, cuisine et sdb se partageant la largeur de la maison, puis un séjour et une petite chambre) est extrêmement bien conçue et rien n'y manque, me faisant prendre conscience une fois encore combien nos immenses baraques sont surdimensionnées. C'est un sentiment que j'avais déjà éprouvée juste avant mon départ avec la chambre d'hôte que nous avions louée près d'Honfleur et qui était en fait un studio complet dans une maisonnette. Tout y était, pas besoin de plus.